I
COLÈRE

 

Mallory Sajean franchit d’un pas décidé l’entrée du Reylor, un des restaurants les plus huppés de Nogartha. Aussitôt le seuil passé, elle découvrit une vaste salle bordée d’arcades. Une nuée de petits drones aux reflets métalliques s’affairaient entre les colonnes de pierre brute. Assurant le service avec efficacité, ces robots volants papillonnaient au-dessus des tables massives en verre teinté. La plupart d’entre elles étaient déjà occupées.
Quelques visages se tournèrent vers Mallory. Les curieux scrutèrent cette jeune femme athlétique à la chevelure brune au carré. Au lieu de les ignorer, elle les fixa en retour de ses yeux légèrement bridés aux iris sombres. Surpris par son attitude inattendue, ils reportèrent leur attention ailleurs.
Elle n’eut aucun mal à trouver l’homme qui lui avait donné rendez-vous. Avec ses vêtements vert criard, Vael Lebrane se distinguait du reste de la clientèle tel un perroquet au milieu d’une volée de colombes. Elle se dirigea jusqu’à lui sans prêter garde aux androïdes chargés de la propreté, forcés de s’arrêter brusquement sur son passage.
Lebrane était un peu déçu. Lui qui espérait dîner avec une fille élégante, à l’image de celle qu’il reluquait ouvertement à sa droite depuis son arrivée, il se retrouvait avec une invitée vêtue d’une combinaison noire moulante de pilote.
Ses bottes en cuir épais, qu’un soldat n’aurait pas reniées, claquaient sur les dalles de marbre à chaque pas. À part sa veste bordeaux, la seule touche de couleur venait des roses tatoués sur ses mains et ses avant-bras.
Il aurait tellement préféré qu’elle porte une de ces tenues à la mode, faites de quelques bandes de tissus, qui laissaient voir plus qu’elles suggéraient…
— J’aurais dû m’en douter, soupira-t-il. Elle n’a pas changé.
Cela ne l’empêcha pas de détailler les courbes harmonieuses de Mallory, lorsqu’elle s’installa face à lui. La jeune femme, ayant noté le mouvement des yeux verts de son hôte, mourait déjà d’envie de le gifler.
Ne pouvant se le permettre, elle se retint à grand-peine. Les fleurs qui ornaient sa peau se refermèrent et cédèrent la place à un entrelacs de tiges épineuses : l’encre utilisée pour les graver dans sa chair réagissait à son humeur. Sans s’embarrasser de formalités, elle demanda :
— Pourquoi t’as pas envoyé un contrat, comme d’habitude ? Qu’est-ce qu’on fait là ?
— Ne sois pas si hargneuse ! En fait, j’ai plusieurs bonnes nouvelles pour toi…
Lebrane passa une main dans sa crinière blonde et lui fit un large sourire. D’ordinaire, il plaisait facilement au sexe opposé. Il était convaincu que, malgré la collaboration qu’il lui avait imposée, elle ne pouvait rester insensible à son charme. Ce en quoi il se trompait lourdement.
Néanmoins, trop arrogant pour en douter, il fit un grand signe à un des serveurs mécaniques. La machine s’approcha et leur versa un breuvage fortement alcoolisé qui ressemblait à de l’or liquide.
— J’ai viré le double de la somme habituelle sur ton compte, déclara-t-il avec suffisance.
Ce grossier rappel de sa dépendance vis-à-vis de lui n’arrangea en rien l’humeur noire de Mallory. Pour ne pas avoir à répondre, elle trempa ses lèvres dans la boisson dorée.
— À vrai dire, poursuivit-il, je crois que je me suis lassé du transport spatial…
Surprise, la pilote oublia un instant sa colère et reposa son verre. Conscient d’avoir maintenant son attention, il marqua une longue pause qu’il mit à profit pour la détailler. Elle avait des traits délicats, un petit nez et la peau blanche. Ses fins sourcils étaient froncés et sa bouche bien dessinée faisait une moue des plus excitantes.
Rien de commun avec ses conquêtes habituelles, ce qui ne fit que le motiver un peu plus à vouloir la mettre dans son lit. Satisfait de son effet d’annonce, il lâcha enfin :
— Je suis prêt à te revendre la part que je possède de ton vaisseau… Et ce, à un bon prix ! Imagine, tu vas être libre de poursuivre le projet insensé de ton oncle…
À ces mots, Mallory se crispa. Elle ne rêvait que de cela, mais était trop intelligente pour ne pas flairer le traquenard. Sceptique, elle demanda :
— Pourquoi tu ferais ça ? L’argent facile ne t’intéresse plus ?
— J’ai besoin de liquidités pour d’autres buts. D’ailleurs, je te propose de passer chez moi après le repas pour en discuter…
Comme s’ils étaient les meilleurs amis du monde, Lebrane cogna son verre contre le sien et le vida d’une traite. L’expression lubrique affichée sur son visage ne laissait aucun doute sur ses intentions réelles.
La colère submergea la jeune femme : il lui fallait coucher avec ce salaud pour garder ce qui lui appartenait !
La liqueur réchauffait l’estomac de l’homme et le désinhibait de plus en plus. Cette fois, il lorgna franchement la poitrine de son invitée. À nouveau, elle s’en rendit compte et les tatouages de ses bras réagirent. Les tiges des roses aux boutons fermés se chargèrent de longues épines menaçantes. Une rage trop longtemps retenue monta en elle, jusqu’à devenir incontrôlable. Elle se leva brusquement, faisant basculer sa chaise au sol, et hurla :
— Me faire chanter ne te suffit plus ? T’as aussi besoin de me passer dessus ! cria-t-elle.
Médusé par ce soudain accès de violence, son « associé » resta une poignée de secondes sans réaction avant de se défendre :
— Allons ! Pimenter les affaires avec un peu de sexe n’a jamais fait de mal à personne. Tu dois quand même te servir de tes atouts de temps à autre…
Attrapant son verre encore plein, Mallory en jeta brutalement le contenu au visage de Lebrane. À moitié aveuglé, il la vit partir sans se retourner, le laissant en proie aux regards appuyés de la bourgeoisie qui fréquentait les lieux…

***

De retour dans la rue, la pilote s’éloigna du restaurant à pas vifs. À bout de nerfs, elle balança un coup de pied en direction d’un robot éboueur. Sorte d’aspirateur-nettoyeur monté sur chenilles, il esquiva la lourde botte d’un brusque écart. Déséquilibré, il émit un couinement de protestation et vomit une traînée de déchets sur l’asphalte.
Vaguement honteuse de ce geste puéril, la jeune femme effleura l’anneau ouvragé qu’elle portait toujours au poignet gauche. L’objet d’art dissimulait son navcom.
Ces quelques grammes de circuits, faits de molécules soigneusement assemblées, lui permettaient d’accéder aux réseaux de communication de la totalité des mondes connus.
Des symboles lumineux apparurent dans son champ de vision. Ses yeux se posèrent sur l’icône d’une compagnie de taxis. Détectant la position des pupilles, le système lança les fonctions correspondantes. Elle laissa sa commande se valider.
Peu après, la voiture demandée se présenta devant elle : un petit véhicule ovoïde à la carrosserie fatiguée. Mallory s’installa en repoussant impatiemment les détritus que le client précédent avait abandonnés et annonça sa destination. La seconde suivante, l’œuf de métal démarra en trombe et entama une séance de slalom dans la circulation encore dense.
Cantonnée au rôle de simple passagère par le guidage automatique, elle repensa au « projet insensé » de son oncle Max : prouver l’innocence de Kyle, le père de la jeune femme. Disparu au cours d’un conflit entre humains et extraterrestres, il fut jugé coupable de crime de guerre et de désertion. En apprenant le verdict, Max était devenu fou de rage.
Dès que sa nièce fut assez âgée pour comprendre, il lui avait expliqué pourquoi :
« Ton père a été envoyé en mission dans le système d’Éridane-E. Il n’a pas déserté. On l’a forcé à détruire une station civile, et ses supérieurs l’ont trahi en niant l’avoir ordonné ! Nous étions au plus fort des affrontements avec les orcants, il savait que les choses risquaient de mal tourner. Dans son ultime message, il m’a indiqué où trouver une copie des instructions transmises par l’état-major. Seuls toi et moi pouvons y accéder : elles sont protégées par un codage ADN. Sous peu, j’aurai réuni assez d’argent pour me procurer un navire et me rendre sur place. Cela ne nous ramènera pas Kyle, mais je rétablirai la vérité, je te le jure ! »
Comme si le sort avait décidé de s’acharner sur eux, son oncle mourut juste après avoir acheté un vaisseau. Mallory en hérita, avec la quête inachevée…
Revenant au présent, elle observa les rues de la ville à travers la vitre. Cité champignon dépourvue du moindre attrait, elle fut érigée pour répondre à un besoin pressant. Les larges avenues tracées à la règle se répétaient sans fin. Seules les lumières artificielles qui barbouillaient les façades de leurs messages commerciaux brisaient l’uniformité de l’ensemble.
Ravagées par une succession de guerres civiles et de catastrophes écologiques, toutes les mégapoles terriennes avaient été reconstruites. Aucun centre urbain n’excédait les deux ou trois cents ans d’existence et dans chaque cas le fonctionnel primait sur la forme. En dépit de l’expansion des hommes vers les étoiles, Nogartha, bâtie sur les ruines de l’Europe, souffrait d’une surpopulation galopante.
Les trottoirs étaient noirs de monde. Des enfants livrés à eux-mêmes se faufilaient entre les jambes de vendeurs à la sauvette puis disparaissaient dans les ruelles garnies d’échoppes. Une génération à la dérive vivant de mendicité et de vol. Mallory les regarda avec tristesse. Elle savait que peu d’entre eux parviendraient à l’âge adulte.
— Avant de vouloir aider les autres, débarrasse-toi d’abord de Lebrane ! se sermonna-t-elle avec lassitude.
Quelques rues plus loin, les gamins cédèrent la place aux drogués. Elle constata que les bas quartiers continuaient de s’étendre et que les gangs prendraient bientôt possession du secteur, forçant les taxis à éviter cet axe.
Le trajet se poursuivit un moment puis elle arriva enfin à l’astroport. Gigantesque arène de verre et d’acier, il dominait les alentours de sa masse. Au sein de ce Colisée froid et lisse, tels des gladiateurs de métal prêts à affronter les étoiles, se dressaient des centaines de vaisseaux parfaitement alignés.
À l’extérieur, les vitres des murs incurvés reflétaient le boulevard permettant d’en faire le tour. La pilote se plaisait à imaginer qu’un être démesuré avait abandonné là un anneau d’argent de la taille d’une ville, cadeau involontaire aux humains.
L’étroit véhicule stoppa et elle en extirpa son mètre soixante-cinq. Après les contrôles d’usage, elle traversa rapidement une partie du complexe, jusqu’au terminal où était stationné le Sirgan, son navire-courrier.
À peine venait-elle de s’asseoir dans le cockpit de l’appareil, qu’une petite sphère bleue apparut au-dessus des commandes de pilotage et palpita trois fois.
La jeune femme hésita. Son instinct lui soufflait que les ennuis continuaient. La boule tremblota de nouveau. À contrecœur, la pilote tendit la main et l’effleura. La bille lumineuse éclata et se transforma en un rectangle blanc sur lequel figuraient quelques mots.
Il s’agissait d’un message de Lebrane. S’excusant avec maladresse, il demandait à Mallory de réaliser un dernier transport en échange de sa part du navire, le tout sous certificat notarial. Prudente, elle transféra le courrier à un cabinet d’avocats. Le document lui fut retourné une seconde plus tard, marqué d’une large bande verte clignotante. Il était bien authentique. Cela paraissait beaucoup trop beau pour être vrai. Elle sentait les mâchoires du piège se refermer, mais elle n’avait pas le choix. Fataliste, elle envoya une réponse positive, avec la certitude de commettre une erreur…

***

Jonas Morsak toisa avec mépris la douzaine de vieillards qui l’entouraient. La plupart avaient des cheveux blancs soigneusement entretenus, afin de donner l’apparence d’une sagesse qu’ils étaient loin de posséder. Alignés le long d’une table en acajou, si lustrée que le plafond s’y reflétait, ils discutaient de l’opportunité de nouveaux investissements.
Morsak, PDG de l’Idernax, ne les écoutait plus depuis un bon quart d’heure. En dépit de ses cinquante-deux ans, il était le cadet du groupe. Mal accueilli quand il succéda à son père, il avait anéanti sa crédibilité en achetant au mauvais moment du nortium, un métal importé de la planète Kenval. De colossales pertes s’en suivirent. Désormais, il faisait office de figurant, tandis que les décisions se prenaient sans lui.
— La faute aux vohrns, ces saletés de lézards extraterrestres, répétait-il à qui voulait l’entendre. En satisfaisant la demande trop vite, ils ont fait chuter les cours. Sans ces abrutis, les bénéfices auraient été faramineux.
Être mis à l’écart le vexait d’autant plus que les membres du conseil d’administration étaient loin d’être des modèles de vertu. Chacun d’eux supervisait une ou plusieurs branches du groupe.
Lentement, les yeux brun clair de Morsak firent le tour de ses collègues. Tout d’abord, le gestionnaire des filiales bancaires et autres établissements de prêts. Cette sombre crapule n’avait pas son pareil pour manipuler les taux d’intérêt officiels. Il agissait en coulisse, par l’intermédiaire de quelques jeunes recrues aux dents longues, qui servaient de boucs émissaires en cas de problème. À sa droite, siégeait le responsable de la division construction. Selon les standards du PDG, un véritable incompétent, usant sans vergogne de pots-de-vin auprès des organismes d’État afin qu’ils privilégient ses offres. Quant à la femme chargée de la fourniture d’énergie, en particulier la fabrication et la vente de réacteurs à fusion, Morsak savait pertinemment qu’elle étouffait un scandale écologique chaque semaine. Le PDG ne s’attarda pas sur le reste de l’assistance, de peur que son dégoût ne transparaisse.
Au moins, ces vautours n’avaient pas encore pensé à lui retirer la section médicale, qui dépendait toujours directement de lui.
Outre la santé, il dirigeait aussi les réseaux et communications. Ce département constituait un véritable atout pour la firme, grâce à sa position dominante.
Au grand soulagement de Morsak, la réunion prit fin. Une fois de plus, la majorité de ses propositions avaient été ignorées. Masquant sa frustration, le PDG attendit tranquillement que ses associés quittent la salle jusqu’au dernier, les saluant avec une courtoisie dont aucun n’était dupe.
Heureusement, il disposait d’un exutoire à sa situation. À force de consommer des substances illicites, il possédait un répertoire bien fourni de dealers. Avec l’aide d’un ancien policier recruté par Omega Sec, l’agence de sécurité de l’Idernax, il commandait son propre cartel. Aujourd’hui, le trafic de stupéfiants lui rapportait plus que ses activités légales. Cependant, pour quelqu’un tel que Morsak, « plus » ne suffisait pas.
Enfin seul, il se laissa aller contre le dossier de son fauteuil et observa la pièce vide. Les murs étaient agrémentés de toiles de maître qu’il aurait été incapable de nommer. Ces œuvres ne servaient qu’à faire étalage de la prospérité de l’entreprise. Il préférait de loin la vue qu’offrait à lui l’immense baie vitrée.
Abandonnant son siège, il s’en approcha et contempla brièvement son reflet. Celui d’un homme dont le costume sur mesure tentait de dissimuler l’embonpoint, au même titre qu’une courte barbe châtain essayait d’escamoter son double menton.
La vision de l’incessant ballet de vaisseaux autour de Nogartha, la capitale mondiale, l’apaisa un peu. Toutefois, le plus satisfaisant pour le PDG était d’observer les allées et venues de ses employés vaquant à leurs tâches. Le centre administratif de l’Idernax trônait au cœur d’un complexe industriel qui faisait également office de plate-forme logistique. Quatre-vingts pour cent de ses produits transitaient là et transformaient l’endroit en une fourmilière au fonctionnement perpétuel.
Comme si ce spectacle lui avait remis quelque chose en mémoire, il activa le navcom de sa chevalière en or. Accompagnée d’une sonnerie, une image se déploya devant lui. Elle évoquait les appareils datant des premières télécommunications. Quelques secondes passèrent et le logo disparut, pour laisser place à l’hologramme d’un blond aux yeux verts proche de la quarantaine : Vael Lebrane. L’homme récemment éconduit par Mallory Sajean demanda :
— Patron ! Que puis-je faire pour vous ?
— À ton avis ? Où en est notre programme ? s’enquit sèchement Morsak.
— Le colis est prêt à partir, je pourrai contacter le transporteur dès qu’il aura quitté la Terre. Il s’agit d’un petit indépendant. J’ai fait le nécessaire pour qu’il soit docile.
L’interlocuteur du PDG hésita un instant avant de continuer :
— On peut encore laisser tomber. Ce plan va se retourner contre nous, je le sens…
Le visage de Morsak se plissa de contrariété, accentuant les rides déposées par une vie dissolue.
— Depuis quand te crois-tu autorisé à discuter mes décisions ?
Il marqua une pause, avant de poursuivre sur un ton insultant :
— Je ne vois pas pourquoi je perdrais mon temps à parler de ça avec toi. Ce sujet ne relève pas de tes compétences. Tu oublies que sans moi tu serais toujours du menu fretin, un petit caïd parmi d’autres… Non seulement nous n’annulons rien, mais tu vas faire en sorte que tout se déroule sans accroc, ou je devrai me priver de tes coûteux services.
Après l’affront que la pilote lui avait infligé, l’éternel dédain de son employeur paraissait peu de chose à Lebrane. Il répliqua très calmement :
— Mon travail se paie cher parce qu’il vous laisse les mains propres. Si vous avez assez de moyens pour mener discrètement vos projets, c’est à moi que vous le devez.
Morsak eut un sourire de prédateur et ses yeux bruns injectés de sang brillèrent lorsqu’il répondit :
— Je te l’accorde. D’ailleurs, si tu ne veux plus marcher avec moi, j’ai une dizaine de connaissances qui seraient ravies de tuer pour prendre ta place. Des crétins prêts à vendre leurs parents pour un peu de came ou d’argent, j’en ai plein sous la main. Toi, tu n’as que moi pour te rémunérer grassement et tenir à l’écart les flics trop zélés…